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Lettre aux amis et bienfaiteurs Letter to friends and benefactors

Mis à jour : janv. 12


CONTE DE NOËL 2020 (Jeanne de Vençay)


Comme chaque soir, Fernando rentra à la nuit tombée, harassé par sa journée. Il marchait d’un pas pesant, le visage parcheminé de fatigue et le regard angoissé. Depuis bientôt un mois, sa femme Maria Cris était entre la vie et la mort, rongée par la tuberculose qu’elle n’avait jamais pu soigner, faute de moyens. Pendant la journée, une voisine s’occupait de Lucia et de Juan Pedro, les jumeaux nés quatre ans auparavant pendant la fameuse mission médicale du docteur Dickès. C’est à cette époque que leur vie avait basculé. En effet, ils avaient alors découvert de pieux hommes au coeur charitable, et fait baptiser leurs jumeaux, en promettant d’être de plus fervents catholiques.

Mais les années avaient passé, sa femme s’était affaiblie, et maintenant, la crise économique sévissait avec la surpopulation de la ville et les catastrophes naturelles. Fernando continuait à sillonner Manille avec son jeepnee aux deux tiers vide ; la recette de chaque jour était de plus en plus maigre.

Quand il arriva chez lui ce soir-là, sa femme somnolait, les traits tirés et la respiration haletante. Sur le lit voisin, les jumeaux tournaient vaguement les pages d’un livre déchiré, pour tromper leur impatience.

- Papa, il faut nous emmener à la missa gallo*, c’est le Père qui l’a dit ! C’est important, tu sais, Jésus va venir cette nuit ! Dis, pourquoi on n’a pas de bélen* ?

- Et pas de sapin ? Où vas-tu mettre nos cadeaux ?

Pauvre Fernando ! Bien sûr, c’était Noël, et il avait laissé passer les jours sans rien préparer ! Pourtant, autour d’eux, tout célébrait cette fête tant attendue. Les illuminations ruisselaient en gouttes de cristal au-dessus des rues, chaque maison avait sa parola* rituelle, ornée de coquillages nacrés ; des passants s’empressaient pour les derniers préparatifs, on entendait s’échapper d’une église quelques cantiques de Noël. Mais dans cette maisonnette, nulle décoration, nulle lueur de joie dans les yeux interrogateurs des enfants. Que faire ? Le Père missionnaire s’occupait bien des petits, mais lui, Fernando, n’avait plus grande confiance en ce Dieu soi-disant si bienfaisant. Mais ce soir, pour Noël, il pourrait peut-être faire plaisir à ses enfants…

- Dis, papa, tu nous entends ?

- Les cloches vont bientôt sonner ! Est-ce que je réveille maman ?

- Non, laisse-la dormir, elle serait trop faible pour aller jusqu’à l’église.



Du haut du ciel, le fameux docteur rongeait son frein. Depuis qu’il avait rejoint le Paradis, il était bien sûr dans la félicité éternelle, mais une préoccupation terrestre lui restait. Souvent, les jours où le vent d’est soufflait, on pouvait le voir juché sur un nuage, en train de scruter l’orient, inquiet qu’une tempête ne dévaste encore une fois sa patrie de coeur, les Philippines. Mais en ce 24 décembre, les yeux de son coeur virent surtout son pauvre Fernando, malheureux comme une pierre, oublieux de sa Foi, et dans la plus grande désolation matérielle. Il fallait faire quelque chose !

- Grand saint Pierre, je vous en supplie, laissez-moi m’absenter quelques heures. Une mission importante à accomplir !

- Cher docteur, répondit le saint avec un sourire amusé, si je vous écoutais, il aurait fallu vous laisser cinquante ans de plus sur la terre pour vous laisser le temps de secourir le monde entier !

- Oh, je n’ai pas cette prétention, mais là, c’est différent ! Je suis parrain du petit qui porte mon nom ; laissez-moi les aider, c’est une question de vie ou de mort.

- Allez, c’est Noël, je vous laisse agir à votre guise pour rendre espoir à ces pauvres gens. Deux anges vont vous conduire à tire-d’ailes où vous leur indiquerez.

Notre bon médecin fut prêt en un instant. Ses pieux acolytes le déposèrent d’abord en France, dans un petit village du nord. Il ne pouvait manquer de visiter sa douce épouse en revenant sur terre ! Et bien sûr, il repartit les bras chargés de présents pour ses chers Philippins. En cheminant par la voie céleste, il fut en quelques heures à Manille. Il trouva une boutique encore ouverte, et personne ne s’étonna de sa figure lumineuse d’être céleste, tout brillait tellement autour d’eux. Heureusement, saint Pierre avait pensé à tout, il trouva quelques pesos au fond de sa poche pour acheter ce qu’il voulait.


Pendant ce temps, Fernando avait rejoint l’église avec ses jumeaux. Il avait l’esprit torturé et plein de remords, car, après la cérémonie, Noël serait fini pour eux. Il aurait dû y penser, trouver quelques chose pour apporter une étincelle de bonheur à Lucia et Juan Pedro… Les premiers accords de l’orgue le sortirent de ses tristes pensées. La lente procession s’acheminait dans la nef, le prêtre en fin de cortège tenant l’Enfant-Jésus de cire dans ses mains. Il alla respectueusement le déposer dans la crèche, et tout le monde entonna le « Il est né le divin Enfant. » Puis la messe commença. Lucia souriait de bonheur : au catéchisme, elle avait bien compris que les personnages de la crèche existaient vraiment, et qu’elle était leur enfant. Comme c’était bon d’être ainsi réunis, et de confier à Vierge aimante la santé de sa maman de la terre. Juan Pedro avait la dévotion plus pratique : il comptait les moutons de la crèche, et se demandait quand il aurait l’âge de revêtir l’aube des enfants de choeur, pour être plus près de Jésus pendant la messe. Le papa, de son côté, récitait des lambeaux de prières, tout en pensant à Maria Cris qui ne guérirait sans doute jamais en ce monde… Pendant le Credo, il crut rêver en voyant un ange lui frôler l’épaule ; le temps qu’il s’interroge, une voix hors du temps lui murmurait à l’oreille : « Prie ardemment, Fernando, le Bon Dieu t’exaucera si tu as confiance en Lui. » Ce fut tout. Il se frotta les yeux, regarda autour de lui, mais rien n’avait changé, l’assistance continuait à chanter. Il tenta de remettre de l’ordre dans ses pensées, et de mieux suivre sa messe de Noël.

A la sortie, chacun s’adressait le traditionnel « maligayang Pasko* », puis repartait sans tarder poursuivre les festivités familiales. Fernando s’en retournait comme les autres, le coeur un peu rasséréné par la paix de cette cérémonie. Il laissait sauter, courir, et chanter ses deux petits autour de lui ; le temps de la tristesse reviendrait bien assez vite.

Quand ils arrivèrent à l’angle de leur rue, Juan Pedro fut le premier à voir la parola qui brillait au-dessus de leur porte. Il se précipita pour arriver le premier, et manqua de renverser l’homme qui les accueillait.

- Ninong* ! Ninong !

- Mais oui, je le reconnais, ajouta Lucia en arrivant. C’est lui qui te porte sur la photo de notre baptême !

- Docteur, mais… où suis-je ? balbutiait Fernando qui restait figé devant la porte. Et comment êtes-vous venu ?

L’envoyé du Ciel mit un doigt sur ses lèvres et les invita à entrer. Une table était dressée, garnie de fruits, de gâteaux au riz et à la noix de coco, et du traditionnel thé au gingembre. Nos trois arrivants n’en croyaient pas leurs yeux ! Ils étaient comme hypnotisés par le médecin qui les guidait maintenant vers la chambre : une magnifique panunuluyan* était installée !

- Voici un des anges qui m’a accompagné pour venir, dit le docteur Dickès en montrant un homme irradié de lumière, revêtu d’une longue houppelande brune ; il tient le rôle de St Joseph. Et voici votre épouse, guérie par la grâce de Dieu ; elle représente la Vierge, enveloppée dans ce malong* parsemé d’étoiles.

- Maman ! S’écrièrent en choeur les jumeaux. Leur mère était un peu pâle, mais rayonnante et très émue par ce miracle de Noël que Dieu permettait dans leur humble demeure.

Fernando vint enlacer sa femme, les yeux embués de larmes, et se tut. Nulle parole humaine n’aurait pu exprimer ce qu’il ressentait. Le deuxième ange, qui était resté en retrait, prit l’Enfant-Jésus, un magnifique poupon tissé en fibres de lin, et le posa dans les bras de la petite Lucia qui ne savait plus comment manifester sa joie. Son frère reçut en cadeau le boeuf et l’âne qui complétaient le tableau, beaux animaux en bois qu’il admirait depuis si longtemps dans la boutique du marchand de jouets du baranguay*. Puis tout le monde se mit à genoux, les anges entonnèrent « Douce nuit », et tandis que la petite famille chantait avec ferveur et reconnaissance, les habitants des cieux s’éclipsèrent avec leur passager miraculeux.


*bélen = crèche

*parola = lanterne en forme d’étoile, avec une armature de bambou, qui représente l’étoile de Bethléem.

*missa gallo = messe de minuit

*maligayang Pasko = joyeux Noël

*ninong = parrain

*panunuluyan = crèche vivante que les Philippins font très fréquemment, en famille comme dans les lieux publics.

*malong = grande étole colorée

*baranguay = quartier



ENGLISH TEXT BELOW


Like every night, Fernando, exhausted by his day, Fernando returned home at dusk. He was walking with heavy strides, his face exhausted and his eyes anguished. His wife, Maria Cris, unable to treat her tuberculosis because of financial means, had been fighting for life for almost a month. A neighbor used to take care of the twins, Lucia and Juan Pedro, who were born four years earlier, during Dr. Dickès’ famous medical mission. Their lives took a turn when they met pious men with kind hearts and got their twins baptized along with the promise to be more fervent Catholics.

But years passed, his wife’s health worsened, and the economic crisis was raging with the overpopulation of the city and natural disasters. Fernando was still roaming Manila’s streets with his jeepney two-thirds empty. The daily income was getting sparser each day.

When he got home that evening, his wife had weakened, she had gaunt features and struggled to breath. On the bed next door, the twins were casually turning the pages of a torn book to spend their time.


- Daddy, you must take us to the missa gallo*, the Father said so! It's important, you know, Jesus is coming tonight! Why don't we have belen*?

- And no tree as well? Where are you going to put our presents ?


Poor Fernando ! It indeed was Christmas, and the days went by without him having prepared anything! Yet, everything around them was celebrating this long-awaited feast. Illuminations were scattered in the streets looking like crystal drops. Each house had its ritual parola*, decorated with pearly shells. Passersby were rushing for the final preparations. One could hear Christmas carols escaping from a church. But in this little house, there was no decoration, no glimmer of joy in the inquiring eyes of the children. What to do? The missionary Father was taking good care of the little ones, yet Fernando struggled to keep his faith in this supposedly benevolent God. But perhaps tonight, for Christmas Day, he could make his children happy?

- Dad, can you hear us?

- The bells are about to ring! Should I wake up mommy?

- No, let her sleep, she is too weak to go to church.

From heaven, the famous doctor was getting restless. Since he reached Paradise, he was indubitably in eternal bliss, yet an earthly preoccupation remained on his mind. When the east wind was blowing, he was seen looking down the east from a cloud, worried a storm might once again destroy the Philippines, the land where his heart lain. But on this very December 24th, his eyes only saw above his poor Fernando, heartbroken, forgetting his faith, deprived of everything. Something had to be done!

- Great Saint Peter, I beg you, let me go away for a few hours. I have an important mission to accomplish!

- Dear doctor - replied the saint with an amused smile- if I had to listen to every request, I would have to give you fifty more years on earth so that you can help the whole world!

- Oh, this is not my aim, but this is different! I am the godfather of the child who bears my name. Let me help them, it's a matter of life and death.

- Well, it's Christmas, I'll let you do what you desire to give hope to these poor people. Two angels will lead you where you ask them.


Our kind doctor was ready in an instant. His holy acolytes first brought him in France, in a small village in the north. He had to visit his sweet wife when returning to earth ! And as expected, he left with his arms full of presents for the dear Filipinos. As he was travelling with exceptional means, he arrived in Manila only in a few hours. There, he found a store still open, and nobody noticed his luminous heavenly as everything around them was shining so brightly. Fortunately, he found a few pesos in his pocket - St. Peter had planned everything- to buy what he wanted.

Meanwhile, Fernando had reached the church with his twins. His mind was tortured and full of remorse, because he knew that after the ceremony, Christmas would be over for them. He should have remembered it and find something to bring a spark of happiness to Lucia and Juan Pedro... The first chords of the organ put an halt to his sad thoughts. The slow procession was moving through the nave and the priest was holding Baby Jesus in his hands. He respectfully placed him in the crib as everyone struck up , "He is Born the Divine Christ ". Then Mass began. Lucia was brightly smiling. In the Sunday school, she fully realized that the persons in the nativity scene were real and that she truly was their child. How great it was to be gathered in this way, and to entrust to the loving Virgin Mary the health of her earthly mother. Juan Pedro had a more practical devotion: he was counting the sheep in the crib, and wondereda when he would be old enough to put on the altar boys ‘alb, to be closer to Jesus during mass. Fernando, on his side, prayed as much as he could, while thinking of Maria Cris, whose death seemed unavoidable... During the Credo, he thought he was dreaming when he felt an angel touching his shoulder; as he was trying to understand, an unknown voice whispered in his ear: "Pray fervently, Fernando, the Good Lord will grant your prayers if you trust in Him. ". That was all. He rubbed his eyes, looked around him, but nothing had changed. The audience was still singing. He tried to quiet his thoughts to better follow the Christmas Mass.

On the way, everyone wished each other "maligayang Pasko*", then left without delay to go on with the families’ festivities. Fernando went back home like everyone else, his heart a little reassured by the peacefulness of this ceremony. He let his two children jump, run and sing around him. Sadness would return soon enough…

When they arrived at the corner of their street, Juan Pedro was the first to see the parola shining above their door. He rushed to get there first, and almost knocked down the man who was greeting them.


- Ninong*! Ninong!

- Oh, I recognize him!" Lucia said as she arrived. He's the one carrying you in the picture of our christening!

- Doctor, but... where am I?" Fernando stammered, standing frozen in front of the door. And how did you get here?


The heavenly messenger put a finger on his lips and invited them in. A table was set up, filled with fruit, rice and coconut cakes and the traditional ginger tea. The three newcomers could not believe their eyes! They were as if hypnotized by the doctor who was now leading them to the room. A magnificent panunuluyan* was installed!


- This is one of the angels who escorted me here" - said Dr. Dickès, pointing to a man brightly shining, dressed in a long brown tassel - He plays the role of St. Joseph. And here is your wife, healed by the grace of God. Wrapped in this malong* strewn with stars, she represents the Virgin Mary.

- Mummy! – both twins exclaimed. Their mother was a bit pale, yet radiant and very moved by this Christmas miracle that God allowed in their humble home.


Fernando came and hugged his wife with teary eyes and remained silent. No human word could have expressed what he was feeling. The second angel, who had remained aside, took Baby Jesus, a beautifully woven linen doll, and placed it in the arms of little Lucia, who no longer knew how to express her joy. Her brother received the ox and the donkey as a gift. He had been admiring these beautiful wooden animals for such a long time in the baranguay* toy merchant's store. Then everyone got on their knees as the angels sang "Silent Night”. As the little grateful family was fervently singing , the divine messengers quietly slipped away with their heavenly passenger.


*bélen = nativity scene

*parola = star-shaped lantern with a bamboo frame, which represents the star of Bethlehem.

*missa gallo = midnight mass

*maligayang Pasko = Merry Christmas

*ninong = godfather

*panunuluyan = a live nativity scene that Filipinos frequently make both in families and public places.

*malong = large colored stole

*baranguay = neighborhood



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